La consolidation primaire et secondaire explique pourquoi un remblai construit sur argile molle peut continuer de tasser pendant des années, alors que le même ouvrage fondé sur sable se stabilise en quelques jours. Comprendre cette cinétique n’est pas un luxe théorique : les normes de calcul actuelles exigent de prévoir les déplacements du sol dans le temps pour vérifier qu’ils resteront acceptables pour l’ouvrage.
Dans l’article précédent, nous avons vu comment l’essai œdométrique mesure la compressibilité d’un sol — c’est-à-dire l’amplitude du tassement. Une question reste entière : combien de temps ce tassement va-t-il durer, et s’arrête-t-il vraiment un jour ? C’est tout l’objet de la distinction entre consolidation primaire et consolidation secondaire, que cet article développe avec la théorie de Terzaghi, un exemple de calcul complet et les exigences de l’Eurocode 7.

Qu’est-ce que la consolidation d’un sol ?
La consolidation est la diminution progressive du volume d’un sol fin saturé sous une charge constante, au fur et à mesure que l’eau interstitielle s’évacue. La charge, d’abord supportée par l’eau, se transfère peu à peu au squelette solide : les surpressions interstitielles se dissipent et les contraintes effectives augmentent, à une vitesse limitée par la perméabilité du sol.
Ce mécanisme découle directement du principe des contraintes effectives de Terzaghi (σ′ = σ − u). Dans un sable, l’eau s’évacue presque instantanément : le tassement est immédiat. Dans une argile saturée, dont la perméabilité est très faible, l’évacuation peut prendre des mois, voire des dizaines d’années.
💡 L’analogie du ressort et du piston
Imaginez un ressort (le squelette du sol) immergé dans un cylindre d’eau fermé par un piston percé d’un trou minuscule (la perméabilité). À l’application de la charge, c’est l’eau qui encaisse tout — le ressort ne sent rien. À mesure que l’eau s’échappe par le trou, la charge se transfère au ressort, qui se comprime. La vitesse du phénomène ne dépend pas de la raideur du ressort, mais de la taille du trou.
Quelle est la différence entre consolidation primaire et consolidation secondaire ?
La consolidation primaire correspond à la dissipation des surpressions interstitielles : le tassement est piloté par l’évacuation de l’eau. La consolidation secondaire (ou fluage) se poursuit après cette dissipation : le squelette solide continue de se réarranger lentement sous contrainte effective constante. La première se calcule par la théorie de Terzaghi ; la seconde se caractérise par l’indice de fluage Cαe.
Sur la courbe de tassement en fonction du logarithme du temps, on distingue trois parties successives :
| Phase | Mécanisme | Durée typique (éprouvette œdométrique) |
|---|---|---|
| Compression initiale | Réarrangement quasi instantané à l’application de la charge | Immédiate |
| Consolidation primaire | Dissipation de la pression interstitielle, transfert de charge à l’effectif | Généralement achevée en moins de 24 h (t100) |
| Compression secondaire | Fluage du squelette à contrainte effective constante | Se poursuit indéfiniment à vitesse décroissante |
La frontière conventionnelle entre les deux régimes est le temps t100, déterminé graphiquement à l’intersection de la tangente au point d’inflexion de la courbe et de l’asymptote de sa partie finale. En pratique de laboratoire, la consolidation primaire est le phénomène prépondérant.
ℹ️ Bon à savoir
Le tassement total d’un ouvrage se décompose classiquement en quatre termes : s = si + sc + sα + slat — tassement instantané, tassement de consolidation, compression secondaire et effet des déplacements latéraux. Le terme de consolidation sc constitue en général la majeure partie du total ; mais dans les sols très organiques comme les tourbes, la compression secondaire sα ne peut plus être négligée (TI C214).
Comment la théorie de Terzaghi décrit-elle la consolidation primaire ?
La théorie de la consolidation unidimensionnelle, proposée par Terzaghi au début du XXe siècle, décrit la dissipation des surpressions interstitielles dans une couche où déformations et écoulements sont uniquement verticaux, sous une charge appliquée instantanément. Malgré des hypothèses simplificatrices, elle reste la référence des calculs de consolidation, car elle représente correctement le phénomène observé dans les sols saturés compressibles.
Équation de la consolidation 1D
Théorie de Terzaghi
Équation
i À retenir
L’équation relie la variation de surpression interstitielle u dans le temps à sa répartition en profondeur.
Le coefficient cv regroupe perméabilité et compressibilité : il gouverne la vitesse du phénomène.
Notations
| u | Surpression interstitielle | Pa |
| z | Profondeur (cote verticale) | m |
| t | Temps | s |
| cv | Coefficient de consolidation verticale | m²/s |
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La résolution de cette équation s’exprime avec deux grandeurs sans dimension : le degré de consolidation Uv (pourcentage du tassement final atteint) et le facteur temps Tv.
Facteur temps
Consolidation unidimensionnelle
Équation
i À retenir
Erreur n°1 des débutants : H est l’épaisseur de la couche si elle n’est drainée que d’un côté, mais la demi-épaisseur si elle est drainée par ses deux faces.
Le temps varie en H² : doubler la distance de drainage multiplie la durée par quatre.
Notations
| Tv | Facteur temps | – |
| H | Distance de drainage | m |
| t | Temps écoulé | s |
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Quelques couples de valeurs à retenir (solution de Terzaghi, TI C214) :
| Degré de consolidation Uv | Facteur temps Tv |
|---|---|
| 30 % | ≈ 0,071 |
| 50 % | 0,197 |
| 70 % | ≈ 0,403 |
| 90 % | 0,848 |
| 98 % | ≈ 1,500 |
⚠️ Attention
Le temps de consolidation varie comme le carré de la distance de drainage (t = Tv·H²/cv). Doubler l’épaisseur drainante d’une couche multiplie la durée par quatre. C’est ce facteur H² qui justifie économiquement les drains verticaux et le préchargement sur sols compressibles.

Comment calculer le temps de tassement d’une couche d’argile ?
Le temps nécessaire pour atteindre un degré de consolidation donné s’obtient en trois étapes : déterminer cv (essai œdométrique), identifier les conditions de drainage (H), puis appliquer t = Tv·H²/cv. L’exemple suivant illustre la démarche complète sur un cas représentatif.
🏗️ Exemple chiffré — remblai routier sur argile molle
Contexte : un remblai est construit sur une couche d’argile molle saturée, normalement consolidée, de 6 m d’épaisseur (classe A3/A4 au sens du GTR, typique des plaines alluviales françaises), comprise entre une couche drainante en surface et un substratum sablo-graveleux perméable — donc drainage double : H = 3 m. Mission géotechnique G2, catégorie géotechnique 2.
| Paramètre | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Épaisseur de la couche | 6 m | Sondages (G2) |
| Conditions de drainage | Double face → H = 3 m | Coupe géotechnique + piézométrie |
| cv | 2 × 10⁻⁸ m²/s | Essais œdométriques (ordre de grandeur des argiles molles françaises, TI C214) |
Étape 1 — 50 % de consolidation (Tv = 0,197) :
t₅₀ = 0,197 × 3² / (2 × 10⁻⁸) ≈ 8,9 × 10⁷ s ≈ 2,8 ans
Étape 2 — 90 % de consolidation (Tv = 0,848) :
t₉₀ = 0,848 × 3² / (2 × 10⁻⁸) ≈ 3,8 × 10⁸ s ≈ 12 ans
Étape 3 — sensibilité au drainage : si le substratum s’avérait imperméable (drainage simple, H = 6 m), t₉₀ ≈ 0,848 × 36 / (2 × 10⁻⁸) ≈ 48 ans. Le simple doute sur la perméabilité du substratum multiplie la durée par quatre — d’où l’importance des mesures piézométriques en reconnaissance.
Décision d’ingénieur : 12 ans est incompatible avec un planning routier. Les solutions classiques sont le préchargement avec surcharge temporaire et/ou les drains verticaux, qui réduisent la distance de drainage et donc le temps par effet H². L’amplitude du tassement, elle, se calcule à partir de la courbe œdométrique — démarche détaillée dans notre article sur la compressibilité des sols. (Valeurs illustratives — à recalculer avec les paramètres réels du site.)
Comment déterminer le coefficient de consolidation cv au laboratoire ?
Le coefficient cv se détermine à partir des courbes de consolidation mesurées sous chaque palier de l’essai œdométrique, réalisé aujourd’hui selon la norme NF EN ISO 17892-5. Deux constructions graphiques sont utilisées : la méthode de Casagrande (t₅₀, échelle log t) et la méthode de Taylor (t₉₀, échelle √t), cette dernière étant recommandée par la méthode d’essai LPC n°13.
Coefficient de consolidation cv
NF EN ISO 17892-5 — méthodes de dépouillement
Équations
i À retenir
H est ici la distance de drainage de l’éprouvette (demi-hauteur si drainage haut et bas, cas courant).
La méthode de Taylor (√t) est recommandée par la méthode LPC n°13.
Notations
| cv | Coefficient de consolidation verticale | m²/s |
| t₅₀ | Temps pour 50 % de consolidation (courbe log t) | s |
| t₉₀ | Temps pour 90 % de consolidation (courbe √t) | s |
| H | Distance de drainage de l’éprouvette | m |
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Ordres de grandeur mesurés sur sols français (TI C214) :
| Type de sol | Origine | cv (m²/s) |
|---|---|---|
| Tourbe | Caen | 10⁻⁷ |
| Argile vasarde très plastique | Palavas | 10⁻⁸ |
| Argile molle très plastique | Lanester | 0,8 × 10⁻⁸ |
| Argile molle organique | Cubzac-les-Ponts | 10⁻⁷ |
| Limon argileux | Plaine de l’Aude | 5 × 10⁻⁷ |
| Limon | Orly | 5 × 10⁻⁶ |
Le mode opératoire complet de l’essai, le matériel et l’exploitation des courbes sont détaillés dans notre article dédié à l’essai de consolidation œdométrique — nous n’y revenons pas ici. Notez simplement que l’essai classique par paliers dure deux à trois semaines, et que ses prévisions de tassement sont jugées fiables à 10 ou 20 % près par rapport aux observations de terrain (TI C214) — une précision remarquable pour la géotechnique.
Qu’est-ce que le fluage des sols et quand devient-il critique ?
Le fluage (consolidation secondaire) est la poursuite du tassement après dissipation complète des surpressions interstitielles, sous contrainte effective constante. Il se caractérise par l’indice de fluage Cαe, pente de la courbe indice des vides–logarithme du temps au-delà de t100. Il est négligeable dans les sables, sensible dans les argiles, et déterminant dans les tourbes et sols organiques.
Tassement de compression secondaire
Indice de fluage
Équation
i À retenir
Cαe se mesure après t₁₀₀ (surpressions dissipées).
Corrélation de Mesri : Cα/Cc ≈ 0,04 ± 0,01 (argiles inorganiques), 0,05 ± 0,01 (sols organiques) — à caler sur essais réels.
Notations
| sα | Tassement de compression secondaire | m |
| Cαe | Indice de fluage = Δe / Δlg t | – |
| H | Épaisseur de la couche | m |
| e₀ | Indice des vides initial | – |
| t₁₀₀ | Temps de fin de consolidation primaire | s |
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Pour estimer l’ordre de grandeur de Cαe lorsque des essais de longue durée manquent, les corrélations de Mesri & Godlewski (1977) indiquent que le rapport Cα/Cc reste remarquablement stable pour une même famille de sols : environ 0,04 ± 0,01 pour la plupart des argiles inorganiques, et 0,05 ± 0,01 pour les sols organiques — des ordres de grandeur à caler impérativement sur des essais réels dès que l’enjeu le justifie.
🔴 Important — le cas des tourbes
Dans les tourbes et argiles très organiques, la compression secondaire peut représenter une part majeure du tassement total et se poursuivre pendant des décennies. Un dimensionnement qui l’ignore expose l’ouvrage à des tassements différentiels tardifs, apparaissant des années après la réception — typiquement des désordres de voirie ou de réseaux sur remblais compressibles.
Que disent l’Eurocode 7 et les normes NF sur la consolidation ?
La consolidation relève des états limites de service (ELS) de l’Eurocode 7 : la norme NF EN 1997-1 impose de vérifier que l’effet des actions Ed — ici le tassement, y compris sa composante différée — reste inférieur ou égal à la valeur limite de service Cd fixée pour l’ouvrage (critère Ed ≤ Cd, §2.4.8). Contrairement aux vérifications de portance, il ne s’agit pas d’un critère de rupture mais d’aptitude au service.
🔗 Source officielle ISO 17892-5
🔗 Source officielle Eurocode 7 (EN 1997-1)
Ces seuils recoupent les repères de dommages classiques de la littérature : premières fissures dans les murs panneaux vers une distorsion de 1/300, désordres sensibles vers 1/500 à 1/600 pour les structures les plus rigides (TI C214). Le choix du seuil applicable relève du projet — il se fixe avec la structure, pas après coup. Pour resituer ces vérifications dans la logique générale de la norme, consultez notre guide complet de l’Eurocode 7 et l’article sur les états limites ELU et ELS.
ℹ️ Bon à savoir — la 2ᵉ génération de l’Eurocode 7
Une nouvelle génération de l’Eurocode 7 (EN 1997 parties 1, 2 et 3) a été publiée au niveau européen en 2024-2025 et entre dans une période de coexistence avec la version actuelle. En France, la première génération (NF EN 1997-1 et son annexe nationale) reste la référence contractuelle tant que les annexes nationales de la nouvelle génération ne sont pas publiées. Les principes exposés ici (vérification ELS, prévision des tassements différés) demeurent inchangés sur le fond.

[IMAGE 3 — Logigramme « consolidation dans un projet » : essai 17892-5 → cv, Cαe → t = Tv·H²/cv → comparaison au seuil Cd (annexe H) → solution si dépassement (préchargement/drains). Alt : « démarche de vérification de la consolidation selon l’Eurocode 7 : de l’essai œdométrique au critère ELS » Titre : Vérification ELS de la consolidation selon NF EN 1997-1 Légende : De l’essai œdométrique (NF EN ISO 17892-5) au critère de service Ed ≤ Cd. Source : geotechniquehse.com.]
FAQ — Consolidation primaire et secondaire
Quelle est la différence entre consolidation primaire et secondaire ?
La consolidation primaire est le tassement dû à la dissipation des surpressions interstitielles (l’eau s’évacue, la charge se transfère au squelette). La consolidation secondaire, ou fluage, se poursuit après cette dissipation : le squelette se réarrange lentement à contrainte effective constante. La première se calcule avec la théorie de Terzaghi, la seconde avec l’indice de fluage Cαe.
Combien de temps dure la consolidation d’un sol argileux ?
De quelques mois à plusieurs dizaines d’années selon l’épaisseur de la couche, sa perméabilité et ses conditions de drainage. Le temps varie comme le carré de la distance de drainage : une couche d’argile molle de 6 m drainée sur ses deux faces atteint 90 % de consolidation en une douzaine d’années environ (cv ≈ 10⁻⁸ m²/s) — quatre fois plus si elle n’est drainée que d’un côté.
Comment calcule-t-on le degré de consolidation ?
Par la théorie de Terzaghi : on calcule le facteur temps Tv = cv·t/H², puis on lit le degré de consolidation Uv correspondant dans la solution de l’équation (Tv = 0,197 pour 50 %, Tv = 0,848 pour 90 %).
Qu’est-ce que le coefficient de consolidation cv ?
C’est le paramètre qui gouverne la vitesse de consolidation d’un sol (en m²/s). Il regroupe la perméabilité et la compressibilité, et se mesure sur les courbes de l’essai œdométrique (méthodes de Casagrande ou de Taylor). Les sols fins ont des cv entre 10⁻⁶ et 10⁻⁹ m²/s.
Comment accélérer la consolidation d’un sol compressible ?
Principalement en réduisant la distance de drainage (drains verticaux) et/ou en augmentant temporairement la charge (préchargement, éventuellement sous vide). Comme le temps varie en H², diviser la distance de drainage par deux divise la durée par quatre.
La consolidation secondaire concerne-t-elle tous les sols ?
Non. Elle est négligeable dans les sables et graviers, modérée dans la plupart des argiles inorganiques (Cα/Cc ≈ 0,04), mais devient déterminante dans les tourbes et sols organiques, où elle peut dominer le tassement à long terme.
Conclusion
Retenez l’essentiel :
- La consolidation primaire est un problème d’écoulement (dissipation de u), le fluage un problème de squelette (réarrangement à σ′ constant).
- Le temps de consolidation se calcule par t = Tv·H²/cv — et il varie comme le carré de la distance de drainage.
- cv se mesure à l’œdomètre (NF EN ISO 17892-5) par les méthodes de Casagrande ou Taylor.
- Le fluage Cαe est incontournable dans les tourbes et sols organiques.
- La vérification relève des ELS de l’Eurocode 7 : Ed ≤ Cd, avec les repères de l’annexe H.
Vous savez désormais quand le sol tasse et à quelle vitesse. La suite logique du parcours : passer de la cinétique à la prévision complète des tassements d’un ouvrage — décomposition en couches, calcul des suppléments de contraintes et cumul des termes. C’est l’objet du prochain article de ce module ; en attendant, l’application aux fondations est déjà traitée dans notre guide du calcul des fondations superficielles.
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